Il y a quelques heures que j’ai retrouvé ma liberté. Cela parait étrange, d’être dans le jardin de mon auberge de jeunesse, à regarder mes emails, au lieu de méditer. Les 11 derniers jours ont été assez incroyables. Durs, physiquement, mentalement, moralement. Mais finalement, rétrospectivement, ce n’était pas si difficile. Et c’est passé très vite. On perd vite la notion du temps et du monde extérieur lorsqu’on est enfermé, sans contact avec l’extérieur, sans parler ni regarder qui que ce soit.

Cette expérience fut incroyablement enrichissante. Par où commencer ?

J’arrive au centre le 22 vers 13h. Les gens qui s’occupent de l’administration parlent peu anglais. A part le planning dont j’ai parlé dans mon précédent article, il y a des règles à suivre :
s’abstenir de tuer tout être vivant;
s’abstenir de voler;
s’abstenir de toute activité sexuelle;
s’abstenir de mentir;
s’abstenir de consommer tout produit intoxicant (drogues, tabac, café…);
s’abstenir de manger après midi;
s’abstenir de toute distraction;
s’abstenir de dormir dans des lits confortables.

Au bout d’une heure, on m’amène à ma chambre. C’est rudimentaire : un lit en acier, un matelas de 5 centimètres d’épaisseur, une moustiquaire, un oreiller, une couverture. La salle de bain est propre, mais il n’y a pas d’eau chaude. Bon. Il est 13h30, le cours commence à 20h. Je discute avec quelques personnes (on est autorisé à parler jusqu’au 1er cours), j’installe mes affaires, je fais ma lessive à la main, je fais une sieste. Susanna, ma colocataire, une finlandaise de 28 ans, arrive en fin d’aprèm. Nous sympathisons et mettons au point quelques règles pour notre cohabitation. En effet, dans quelques heures, nous ne serons plus autorisées à nous parler ni même à nous regarder ou à communiquer de quelque façon que ce soit. Aucune de nous ne sait vraiment à quoi s’attendre. C’est étrange.

L’heure du premier cours arrive. On nous passe une vidéo de Maître Goenka, qui est à l’origine de la création de nombreux centres de méditation dans le monde entier. L’homme est charismatique et souriant, son message est clair : il ne s’agit en aucun cas d’une religion d’aucune sorte, mais d’un art de vivre. Il nous recommande par contre de mettre nos croyances de côté pendant 10 jours, afin de ne pas interférer avec la pratique de Vipassana. Sans être véritablement athée, je n’ai pas de croyances particulières, cela ne me pose donc aucun problème.

Il nous explique ce qu’est Vipassana. Une méthode de méditation vieille de 2500 ans, un art de vivre qui a pour but de nous permettre de voir les choses telles qu’elles sont, et non pas telles que nous aimerions qu’elles soient, ou telles que nous les voyons à travers le prisme de nos désirs et de nos peurs. Pour ceux que ça intéresse, vous trouverez plus d’infos ici : http://www.dhamma.org/fr. Je serais également ravie de répondre à vos questions.

Il nous prévient également que les 10 prochains jours vont être frustrants, fatigants, et que nous allons déterrer des choses que nous avions enfouies soigneusement. Bon. Il nous exhorte également à rester les 10 jours, partir avant serait préjudiciable. Une fois de plus, je m’interroge. Suis-je physiquement et mentalement capable de survivre à ces 10 jours ? Je ne sais pas. Mais je ne fais pas facilement marche arrière, et je sens que ça peut m’être bénéfique.

Nous regagnons ensuite nos chambres. Ignorer Susanna me fait bizarre. Cela me fait penser à ces vieux couples qui restent ensemble alors que l’amour est mort. Amis dépressifs, bonjour ! Il est 21h, l’heure de dormir. Le lit est extrêmement inconfortable. Le matelas est trop mince, et trop mou. Je me réveille 25 fois dans la nuit en me demandant si j’ai loupé le début du cours. A 4h, je suis réveillée par la cloche. Il va me falloir un moment avant de pouvoir entendre une cloche sans avoir envie de hurler. Nous avons 30 minutes pour nous préparer. Je décide courageusement de prendre une douche, froide donc, en me disant que cela me réveillera. Que nenni ! C’est juste cruellement violent. Par la suite, je prendrai ma douche après le déjeuner. L’eau est toujours froide, mais la température ambiante rend ça moins difficile.

A 4h30, nous arrivons dans le hall de méditation. C’est parti pour 2 heures, assis en tailleur. J’ai détesté ces 2 heures du premier au dernier jour. On nous explique que l’on doit se concentrer sur sa respiration. Ok. Au bout de quelques secondes, mon esprit vagabonde. Fuck it! Concentration ! Puis une chanson me trotte dans la tête, un souvenir s’impose, une question… Mon esprit est un vrai bordel. Lorsque j’arrive à faire un peu de vide, je manque m’endormir. 6h30, le gong retentit, allelujah. L’heure du petit déjeuner. Nouilles, légumes, un thé étrange, des fruits. La nourriture est simple mais bonne. Nous avons une heure de pause après. J’en profite pour essayer de dormir un peu. A 8h, la cloche retentit de nouveau. C’est reparti, jusqu’à 11h. Déjeuner, à base de riz, de légumes, de soupe et de fruits. J’ai du mal à réaliser que mon prochain repas sera à 6h30 le lendemain. Encore une heure de pause, où je redors un peu. Puis à 13h, nous recommençons. Jusque 17h. On a alors droit à un jus de fruit et une sorte de caramel sucré de la taille d’une noix. Je suis trop fatiguée pour avoir faim. Je décide de marcher jusqu’à 18h, où nous reprenons ensuite pour une heure. Nous avons ensuite une vidéo de Goenka d’une heure, mon moment préféré. L’homme est brillant, il est clair, et il a même de l’humour ! Puis nous finissons avec une dernière heure de travail sur la respiration. A 21h, nous regagnons nos chambres.

Pendant 4 jours, nous travaillons sur notre concentration par la respiration. Le deuxième jour, je me demande sérieusement ce que je fais là. Puis je m’habitue. Une routine se crée. Je sais que jusqu’à 6h30, je serai de mauvaise humeur. Dormir un peu après le petit déjeuner aide. Je n’ai plus besoin de dormir à midi, j’en profite pour marcher une heure, et pour marcher une autre heure après le thé de 17h. Rester assis pendant 12h en tailleur est difficile. Je sens des points de tension se créer dans mon dos, ma nuque et mes jambes. Même mes bras se raidissent.

A partir du 4è jour, nous commençons à travailler sur les sensations que l’on ressent au niveau corporel, à rester neutre, qu’elles soient plaisantes ou désagréables. Le but est d’apprendre à être neutre face aux aléas que l’on rencontrera dans notre vie, à les voir comme les sensations, qui ne sont que temporaires. A partir du 4è jour, 3 fois par jour, nous devons rester immobiles pendant une heure. Il faut bien choisir sa position. Les deux premières fois, il m’a fallu plusieurs minutes avant de pouvoir me lever.

Et puis on s’habitue. J’avais peur d’avoir faim, je me rends compte que je réduis mes portions. Manger au petit déjeuner semble presque futile, puisque nous remangerons seulement 4 heures après. J’arrive à prendre des positions plus confortables. Les deux premières heures le matin sont toujours une torture, mais j’en ai pris mon parti.

On s’habitue également à ne pas parler et à ne pas regarder les autres.

J’avais peur de m’ennuyer, de vouloir consulter mes mails, lire un livre, écouter de la musique, regarder un film. Finalement, rien ne m’a manqué.

A partir du 7è jour, il y a des moments difficiles. Des choses remontent, qui m’ont posé problème toute ma vie, que j’ai mis de côté. Il n’y a pas d’échappatoire, il faut y faire face. Goenka nous avait prévenu. Je continue tant bien que mal les exercices, et les choses s’éclaircissent. J’ai toujours ces doutes et ces peurs en moi, ça ne disparait pas en 10 jours, mais ils sont moins effrayants, ils prennent moins de place. Je suis également capable de prendre des décisions quant à mon retour. Le brouillard dont je me plaignais a disparu. La route est toujours là. Il y aura des détours que je n’avais pas prévu, mais après 9 mois à vivre au jour le jour, ça ne me fait plus peur de voir mes plans changer. C’est la vie.

L’enseignement de Goenka nous permet de voir les choses sous un angle différent, avec plus de recul, moins d’affect. Je ne décrirai pas ici ce qui nous a été enseigné, c’est un chemin que vous devrez emprunter par vous-mêmes si cela vous intéresse. Il y a des centres un peu partout dans le monde, même en Europe, et c’est gratuit. Vous donnez ce que vous voulez, et si vous le voulez, à la fin.

Le 10è jour, nous avons à nouveau le droit de parler. C’est vraiment très bizarre, de parler à nouveau, de regarder les gens dans les yeux, de sourire. Tout le monde semble heureux, apaisé. Les gens prennent une autre dimension, ils sont humains à nouveau. J’ai ainsi l’occasion de discuter avec Eira, une artiste canadienne qui fait partie du Cirque du Soleil et qui a démissionné pour voyager. Avec Rachel, une américaine qui a tout quitté, tout vendu, pour voyager le plus longtemps possible avec son copain, en espérant trouver sa voie au passage. Avec Susanna, avec qui je partirai peut-être à Bagan demain. J’ai l’impression d’être le dernier jour d’école avant les grandes vacances. Tout le monde est heureux, la moitié des cours n’a pas lieu, ça parle dans tous les sens. Dur d’imaginer que le lendemain, nous affronterons le « vrai monde » à nouveau.

Ce matin, dernier réveil à 4h. Nous partons à 8h. Arrivée à mon auberge, je petit déjeune (enfin autre chose que de la nourriture birmane !), je constate un nombre effroyable de mails, je discute avec quelques personnes. Je me réadapte doucement. Je ne vais pas faire grand chose aujourd’hui. Finir de répondre à mes emails, lire un peu, écouter un peu de musique, regarder un ou deux épisodes de mes séries préférées, et surtout essayer de faire du tri dans mes pensées.

10 jours de méditation, ce n’est pas une fin, c’est un commencement. Un art de vivre qu’il va maintenant falloir appliquer à mon quotidien si je veux progresser.

Je rentre dans une semaine en France, et je suis en paix avec cette idée. Pas de regrets, pas de peurs, d’une façon ou d’une autre, tout ira bien. Et si ça ne va pas, je trouverai une solution. Je m’adapterai. J’ai réussi à survivre à ces 10 jours, tout est possible !

En conclusion de ce (très) long article, je ne peux que vous conseiller d’essayer Vipassana. 10 jours dans une vie pour se sentir mieux et apprendre à vivre mieux au quotidien, ce n’est finalement pas cher payer.