Voilà deux ans que l’idée d’aller découvrir les montagnes du Kirghizistan me trottait dans la tête. Cette première immersion en Asie Centrale tient toutes ses promesses. Le dépaysement est garanti. On se heurte ici à l’Asie, teintée d’une forte dose de soviétisme, et d’une pincée d’islam. Tout est écrit en cyrillique, ou presque, et son apprentissage est hautement recommandé, ainsi que quelques mots de russe, les gens parlant très peu anglais. On aperçoit de loin en loin la faucille et le marteau, vestiges d’un autre temps.

Les villes ici sont peu développées, et les routes en mauvais état. Les Kirghizes sont avant tout des nomades. Même Bichkek, la capitale, offre peu d’intérêt et ne mérite pas de s’y attarder plus de quelques jours.

Les deux bazars de la ville valent néanmoins le coup d’oeil (mais j’avoue une faiblesse pour les marchés, toujours source d’étonnement). Le premier, Osh Bazaar, se situe dans la ville et offre profusion de nourriture : épices, pains, viande, fruits et légumes…

Le second, Dordoï Bazaar, est situé hors de la ville, et est constitué d’une multitude de containers, qui sont autant de boutiques vendant vêtements, jouets, tapis, ustensiles pour la maison…

Au bout de deux jours, nous partons pour Issyk Kul, à l’est du pays. Ce gigantesque lac salé, situé à plus de 1.500 mètres d’altitude, fait 180km sur 70, et est l’attraction phare du pays. Plusieurs moyens permettent de rejoindre ses rives depuis la capitale. L’avion, avec des compagnies sur liste noire. La route, cabossée. Le train. Nous avons opté pour cette dernière option. Il s’agit de la seule ligne intérieure du pays en état de fonctionnement (elle rejoint à l’ouest Tashkent et Moscou) et elle ne circule que de juin à août. Il y a un train par jour en août, départ à 6h40, heure d’arrivée à Balykchy, à moins de 200km, aléatoire. Il nous faudra 4h30 pour parvenir à destination, à bord d’un train soviétique bringuebalant. Un peu long, direz-vous ? Certes, mais outre son prix défiant toute concurrence (moins d’un euro le billet), le train permet d’admirer des paysages de toute beauté. A l’arrivée, nous prenons un taxi pour rejoindre Tamchy, un petit village sur la rive nord du lac.

De nombreuses familles viennent y passer l’après midi et s’y baigner, mais l’eau est trop froide pour nous ! Le lendemain, nous visitons Cholpon Ata, désignée par le Petit Futé (seul guide français existant sur le Kirghizistan) comme la « St Tropez » du pays. Il faut un très gros effort d’imagination pour parvenir à cette comparaison, mais la ville est agréable. Nous passons une bonne partie de l’après-midi près du lac, dans un musée en plein air pour le moins surprenant. S’y mêlent allégrement petits temples juif, chrétiens, bouddhiste… ainsi que des statues de déesses grecques, d’Artistote, de Copernic, sans oublier des dirigeants kirghizes ou turcs… Le lieu, si insolite soit-il, est calme et relaxant.

Un mot, avant de poursuivre le voyage, sur la conduite au Kirghizistan. Je pense être habituée à toutes sortes de conduite, mais les Kirghizes décrochent aisément la palme de la pire conduite. Ils roulent vraiment comme des dingues, surtout à Bichkek. S’ils roulent à droite, on trouve autant de voitures ayant le volant à droite ou à gauche, ce qui n’aide pas à avoir une bonne visibilité. La règle de base semble de forcer le passage, que vous ayez en face un bus, un camion ou une vache. Les seules concessions au code de la route sont les feux rouges et les passages piéton.

Voici plusieurs moyens (potentiellement mortels donc) de locomotion :

  • les taxis : il faut négocier ferme les prix avant la course (surtout à Bichkek) car ça va du simple au triple, mais dans l’ensemble, les courses reviennent à quelques euros. Pas de ceintures de sécurité à l’arrière, les véhicules vont du sérieusement déglingué (rendant nostalgique toute personne née avant 1990) au flambant neuf (avec une majorité de déglingué). La musique (très forte) est presque toujours incluse dans le prix.
  • les taxis partagés : on s’y entasse à 6-7 et le prix de la course devient ridiculement bas. Une bonne option, mais il faut parfois négocier pour pouvoir être déposé au bon endroit.
  • les machroukas : ces petits vans d’une quinzaine de personnes sont très peu chers. Il suffit de leur faire signe quand ils passent pour les arrêter, et de demander au chauffeur l’arrêt pour descendre. Pour faire quelques kilomètres, je vous les recommande, mais si vous avez de la route, prenez plutôt un taxi partagé. Les routes traversent de très beaux paysages, et ce serait dommage de ne pas en profiter en étant coincé au fond d’une machrouka. La destination est notée en cyrillique sur le pare-brise.
  • le stop : c’est un moyen de déplacement courant au Kirghizistan. Indiquez votre destination au chauffeur, mettez vous d’accord sur le prix et c’est parti. C’est ce que nous avons fait pour aller de Tamchy à Karakol (3h de route). C’est moins cher qu’un taxi, et plus confortable qu’un taxi partagé ou une machrouka.

Côté nourriture, on oscille là encore entre Asie et Russie, lagman et goulash, avec principalement riz, pommes de terre, viande, le tout pour quelques euros. Beaucoup de pommes, petites et acidulées. Du pain, étonnamment bon. Le miel est également une grosse production locale. Si le thé noir est de rigueur ici, à mon grand bonheur, il est si peu infusé qu’un Écossais en ferait une dépression.

Terminons cette parenthèse avec les logements. Je ne sais pas ce qu’il en est à la « forte saison », mais fin août-début septembre, nous trouvons à nous loger sans problème en auberges de jeunesse et chez l’habitant. Il faut compter une dizaine d’euros pour une chambre pour deux avec salle de bains et petit déjeuner (souvent très copieux). Coupures d’eau, d’électricité et de wifi sont fréquentes, on découvre les toilettes au fond du jardin, mais on s’adapte.

Revenons maintenant à nos moutons kirghizes. Karakol, donc. C’est le point de départ de la plupart des excursions. La ville en elle-même n’a que peu d’intérêt, à part une jolie église en bois.

Nous assistons également à un très grand marché aux bestiaux, qui se tient le dimanche matin entre 2 et 10h. On y trouve pêle-mêle vendeurs et acheteurs de moutons, de vaches, de chevaux. A voir absolument.

Nous allons ensuite à Jeti-Oghuz, à 45 minutes de voiture de Karakol. Depuis ce petit village, on peut admirer les « Seven Balls », des roches rouges qui font plus penser au Far West qu’à l’Asie. Les paysages sont à couper le souffle.

Nous sommes à 2.000 mètres d’altitude, et le soleil cogne, me valant une insolation le lendemain (heureusement, il pleut). L’occasion de lire le très beau roman « Il fut un blanc navire » de l’écrivain kirghize Tchinguiz Aïtmatov, qui permet de découvrir les légendes du pays mais se referme  le coeur lourd.

Nous partons ensuite pour 3 jours à cheval, direction le lac Ala-Kul, à une vingtaine de kilomètres de Karakol. Nous sommes 6, mon compagnon de voyage et moi, un couple russe, et nos deux guides, Ouli et Aska. On m’attribue un cheval gris nommé Pablo.

Les chevaux kirghizes sont petits, assez nerveux, et ont le pied sûr. Heureusement, car les « pistes » que l’on emprunte sont escarpées et pierreuses. Il nous faut 4h pour rejoindre le camp de yourtes. La journée est belle et le paysage enchanteur. Rivière, montagnes, forêt… On croise de rares 4×4 à la peine et des marcheurs qui forcent mon admiration.

Le camp de yourtes, situé à 2.500 mètres d’altitude, est spartiate. N’espérez pas un bon feu de cheminée dans une salle commune. Une véranda bâchée sert de cantine. Un lavabo en extérieur permet de se brosser les dents en contemplant le paysage. Une cabane abritant des toilettes à la turque, une cahute enfermant des sources chaudes sulfurisées, et on a fait le tour des commodités. Les plus courageux pourront se laver dans la rivière glacée. Les autres, comme moi, utiliseront des lingettes.

La yourte est gelée, et à la nuit tombée, il n’y fait que quelques degrés. Un petit poêle à bois permet de gagner une vingtaine de degrés, durant 30 minutes. La première nuit est difficile. Je souffre du froid et du mal de l’altitude. Le lendemain, j’hésite à faire la route vers Ala-Kul, qui doit nous mener à 3.900 mètres d’altitude, mais je décide d’y aller (note pour moi-même : ne pas faire d’excursion en montagne à cheval quand on se sent mal). Nous partons avec du retard, notre guide ayant perdu les chevaux ! Il n’y a pas d’écuries ni même de clôtures ici, et les chevaux restent en liberté. Il aura fallu quelques heures à Ouli pour remettre la main dessus.

Nous repartons enfin. Il nous faudra 3 heures pour parvenir au pied du col, à 3.500 mètres. Encore une fois, les paysages sont superbes. Montagnes enneigées, rivière lumineuse, poulains sautillants… Nous apprenons à monter à la kirghize, les rênes dans une main, faisant avancer le cheval en criant « Tchô ». Le chemin est difficile. Il n’y a vite plus de sentier, le dénivelé est important et nous avançons dans la boue et les pierres. C’est un miracle qu’aucun cheval ne tombe. Nous sommes souvent proches du bord, mieux vaut ne pas avoir le vertige. Après avoir traversé une forêt de pins hauts et minces, nous arrivons sur des montagnes arides. La première tempête de grêle nous accueille. Au bout d’une heure, nous arrivons enfin au pied du col. Le soleil est revenu. Le temps de grignoter, et l’ascension doit se continuer à pied. Une heure pour faire un kilomètre, je vous laisse imaginer le dénivelé… On ne nous avait pas prévenu que le chemin serait aussi rude.

Au bout de quelques mètres, je déclare forfait. À cette hauteur, je n’ai plus aucun souffle, mes jambes sont des blocs de glace et je souffre à nouveau du mal de l’altitude. Deuxième tempête de grêle, plus violente que la première. Je peine à me réchauffer sous une yourte, en attendant près de deux heures mes compagnons. A leur retour, mes guides me font boire du thé agrémenté de vodka pour me réchauffer, et m’emmitouflent dans un coupe-vent gigantesque, et nous repartons sous la grêle pour 3 heures de descente infernale. Les grêlons nous frappent au visage, et les chevaux glissent. Gelée et nauséeuse, j’ai la sensation qu’on ne parviendra jamais à rentrer. Dieu merci, toute chose a une fin, et je me retrouve enfin dans une yourte chauffée, avec des médicaments offerts par une marcheuse allemande (bénie soit-elle). 11h de sommeil plus tard et j’ai le plaisir de me réveiller en forme.

4 heures de route nous attendent pour retourner sur Karakol. Les chevaux sont nerveux, comme pressés de rentrer. Mon cheval tombe dans une descente boueuse. C’est une drôle de sensation de sentir son cheval s’effondrer sous soi. Une seconde plus tard, ce brave Pablo est debout, sans mal. Tout s’est passé tellement vite que je n’ai même pas eu le temps d’avoir peur. Le reste de la route est paisible, et le soleil de plus en plus chaud au fur et à mesure que nous descendons.

Le lendemain, nous partons à Tamga, à 87 km à l’ouest de Karakol, sur la rive sud du lac. Au volant, notre chauffeur s’auto-surnomme Schumacher. Impossible de savoir à quelle vitesse il roulait, les aiguilles sur son tableau de bord restant obstinément sur 0. Une chose est sûre, nous avons mis fort peu de temps pour arriver !

L’escale à Tamga nous permet d’aller voir le Fairytale Canyon, à 15 km. L’endroit est superbe.

Nous souhaitons passer nos derniers jours à Kochkor, à 3 heures de route, près du lac Song Kul. Mais une fois arrivés, nous nous rendons compte que la météo n’est pas avec nous.

Nous décidons donc après avoir visité la ville d’y passer la nuit et de retourner le lendemain à Bichkek pour deux jours de repos bien mérités, dans une chambre grand luxe à 23 euros. Un taxi partagé nous emmène, et nous dépassons sur les cols enneigés de nombreux camions roulant à 20 km/h. Je comprends mieux pourquoi il est déconseillé de visiter le pays en dehors de l’été. Dans la capitale, le soleil brille, mais là aussi, il fait plus frais. L’hiver vient déjà.

Que conclure après ces 3 semaines de découvertes ? Le Kirghizistan est un très beau pays. Vraiment. 3 semaines ne sont pas de trop. Les infrastructures sont en mauvais état, et les déplacements prennent du temps. Prévoyez des vêtements chauds, et des médicaments contre le mal de l’altitude. N’espérez aucun confort. Et apprenez le russe ! « Das vidania ! »